L’écho de leurs voix a résonné en moi

Lundi matin, je me suis levée, fatiguée après des semaines de travail intense et un week-end peu reposant. J’ai préparé mon thé, je me suis assise à table et j’ai consulté ma boîte mail sur mon portable. J’avais quelques newsletters non lues et j’ai décidé d’ouvrir celle de La Déferlante (revue trimestrielle que je vous conseille vivement par ailleurs !), qui commence ainsi :

« Pendant trois jours, Marie Barbier, journaliste judiciaire et corédactrice en chef de La Déferlante, a suivi devant la cour d’appel de Poitiers le procès d’un homme de 75 ans poursuivi pour le viol de sa voisine de six ans, en 1983. Elle nous raconte le procès d’une pédocriminalité ordinaire qui soulève pourtant une nouvelle fois le débat sur la prescription et, plus largement, sur le traitement judiciaire des violences sexuelles. »

Je me doutais que cette lecture serait éprouvante. Après une petite hésitation, j’ai choisi de continuer à lire. Je ne pouvais pas prédire ce qu’elle ferait resurgir.

En effet, à mi-parcours, on apprend que le pédocriminel en question a aussi agressé sa fille quand elle était adolescente. Un séisme a fait trembler mon esprit et ma boîte à traumatismes s’est ouverte en tombant de son étagère poussiéreuse.

Même si, depuis peu, je commence à oser lire des articles sur les violences masculines, j’évite ceux qui abordent le viol et l’inceste. J’aurais donc pu arrêter ma lecture, ramasser mes traumatismes, les remettre dans leur boîte, la refermer, la reposer sur son étagère et passer à autre chose, comme je le fais d’ordinaire pour me protéger. Pourtant, malgré les larmes qui coulaient, je n’en ai rien fait.

Et plus j’avançais dans l’article, plus je prenais conscience du nombre de femmes qui, en lisant cette newsletter, se reconnaîtraient – qu’elles aient été victimes de viol ou d’inceste. Alors, je les ai invitées à peupler mon esprit le temps de cette lecture. À mon sentiment d’abandon s’est ajouté le leur. Car, malgré les quelques évolutions en matière de législation et les mouvements de libération de la parole, les traumatismes de la majorité de mes invitées ont été – et sont encore – trop souvent balayés sous le tapis de l’indifférence. Quant à leurs voix, elles ont été – et sont – étouffées sous le rouleau compresseur d’une société qui isole pour mieux contrôler et dominer.

J’ai pris le temps. Je les ai vues. Je les ai écoutées.

Certaines n’ont jamais rien dit à personne.

D’autres ont oublié pendant des années et, un jour, elles ont été frappées en pleine face par une bombe venue de nulle part.

Certaines se sont confiées et ont fait l’objet de pressions visant à les faire taire.

À d’autres, on a simplement dit de réciter trois Je vous salue Marie, cinq Notre Père, et surtout, de pardonner, car Dieu est miséricordieux.

Nombre d’entre elles n’ont pas été crues ou n’ont pas été soutenues par leurs proches.

Certaines ont eu le courage d’aller au commissariat, mais les personnes auxquelles elles se sont adressées ont refusé de prendre leur plainte ou celle-ci a été déboutée.

À certaines on a reproché de ne pas s’être débattues. À d’autres, de s’être habillées de la sorte ou d’avoir bu ou d’être tout simplement sorties. Et d’autres encore ont été accusées d’avoir « aguiché » (j’emprunte ce verbe à la juge qui instruisait mon dossier, on m’a appris à toujours citer mes sources) leur père ou toute autre personne qui les a agressées. Quoi qu’il en soit, on les a jugées au lieu de juger les agresseurs.

Certaines ont réussi à porter l’affaire au tribunal. Là, elles ont subi de plein fouet les violences de la confrontation avec leur(s) agresseur(s) ainsi que celles de l’étalage de leur vie, des détails des actes traumatisants qui leur ont été infligés et de leurs souffrances passées et actuelles devant des inconnu·es. Elles n’ont pas pour autant obtenu gain de cause.

Beaucoup se sont senties démunies face aux dénégations, parfois répétées, de leur(s) agresseur(s). Elles ont donc douté – ou doutent – de leur vécu, de leur mémoire, malgré les cicatrices douloureuses, voire les plaies à vif, qui se rappellent plus ou moins régulièrement à leur corps.

Nombreuses sont celles qui se sont demandé si l’agresseur avait recommencé et ont culpabilisé – ou culpabilisent – parce qu’elles ont gardé le silence ou n’ont pas réussi à se faire entendre.

Trop nombreuses sont celles qui ont mis fin à leurs jours.

Et malgré des procès gagnés et/ou des thérapies, certaines souffrent de dépression, se pensent coupables d’une façon ou d’une autre, se réveillent en sursaut la nuit vingt ans après les agressions, ne peuvent plus envisager d’avoir une relation avec un partenaire et en souffrent, s’automutilent, ont peur de sortir de chez elles…

Et tellement d’autres histoires, différentes et similaires à la fois, surgissaient, comme autant de maillons formant une chaîne de voix silenciées par le patriarcat. Des voix dont je ne pouvais pas entendre l’harmonie jusqu’à présent, parce que je ne me croyais pas suffisamment forte pour le faire, parce que la société nous isole et nous fait taire.

J’ai pleuré pour moi. J’ai pleuré pour les deux femmes de cet article. J’ai pleuré pour celles que j’avais conviées dans mon esprit. Mais j’ai surtout pleuré avec elles. Des larmes de souffrance. Des larmes de tristesse. Des larmes de colère. Une colère causée par un sentiment d’impuissance face à un système qui me dépasse. Mais une colère dont j’ai enfin intégré la dimension collective. Une colère motrice. Une colère de femmes qui crient ensemble : « Plus jamais ça ! ». La colère unissant une multiplicité de femmes, anonymes ou non, dont plusieurs ont déjà fait entendre leur voix. Un groupe de femmes décidé et capable de soulever des montagnes pour visibiliser les violences masculines et déconstruire l’édifice patriarcal, pierre après pierre.

Même si je sais depuis (presque) toujours que mon cas est loin d’être unique (pour les chiffres, je vous laisse lire cet article de Caroline de Haas), mon engagement dans la lecture de cette newsletter et dans l’écoute de cette polyphonie de femmes m’a ouvert les yeux sur le pouvoir que nous pouvons avoir si chacun·e d’entre nous se fait entendre et écoute les autres.

J’ai donc ramassé mes traumatismes, je les ai déposés sur l’étagère de mes pensées et les ai entourés des voix des autres femmes. Lorsque j’aurai des périodes difficiles, des moments de doute ou de fatigue, j’y puiserai l’énergie dont j’ai besoin en m’imprégnant de la puissance de notre saine colère. Et le reste du temps, je ferai entendre ma voix.

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