Un quartet, une chanson et le clitoris

Il y a quelque temps, une mélodie et des paroles sont sorties d’un des tiroirs contenant mes souvenirs. Depuis, les notes et les mots volettent dans mon esprit, petits oiseaux colorés au ramage soyeux.

J’avais une vingtaine d’années lorsque j’ai découvert cette chanson. C’était en 2000. Ma mère m’avait emmenée voir le spectacle d’une amie à elle, que je connaissais depuis l’enfance. Je l’admirais et l’adorais, même si l’on ne se voyait pas souvent. J’aimais son humour, sa voix, son énergie (Coco, si tu lis ce billet, sache que tu as été importante pour moi !).

Elle faisait partie du Quartet buccal, un groupe de quatre femmes qui chantaient a capella des compositions pleines d’humour et d’amour. C’était leur premier spectacle, Entre chienne et louve.

Affiche du premier spectacle du Quartet buccal

Ce fut une expérience paradoxale : à la fois mon corps vibrait sur les harmonies vocales, je riais à en pleurer et j’étais gênée par certaines thématiques abordées. Étrangement, c’est une des chansons qui m’a le plus embarrassée lors de cette représentation qui s’est échappée de mon tiroir à souvenir…

Malgré le trouble que généraient certaines chansons, je suis allée revoir le spectacle. Plusieurs fois. Puis, dès qu’il est sorti, j’ai acheté le CD (sur lequel d’autres voix et des instruments avaient été ajoutés). Et j’ai chanté en boucle ces chansons. Avec cœur, avec intention, mais sans en comprendre la portée et la dimension empouvoirante.

Avant de poursuivre, je vous laisse découvrir la chanson dont je vous parle :

La voix aux accents de Barbara – qui a bercé mon enfance –, la délicatesse des mots, la douceur du piano… Tout me touchait (et me touche encore) dans cette ode au clitoris, organe honni depuis trop longtemps par la société, et j’avais la sensation de goûter un fruit défendu en la chantant. Car oui, le clitoris, organe dédié au plaisir, comportant 8 000 terminaisons nerveuses (c’est l’organe qui en comporte le plus chez l’être humain), a été occulté, voire diabolisé, pour circonscrire les corps des femmes à leur fonction de reproduction.

Aujourd’hui, le clitoris est non seulement nommé et décrit, mais grâce à la vitesse et à l’étendue de la propagation de l’information, via les réseaux sociaux notamment, ces connaissances sont accessibles à tout le monde.

Illustration de Sarai Llamas (pour voir ses travaux : saraillamas.com et @saraillamas)

Des livres1 (dont la première apparition, dans un manuel scolaire, du clitoris dans son intégralité en 2017 aux éditions Magnard), des sites (comme celui du Palais de la découverte) et des comptes sur les réseaux sociaux (@gangduclito ou @jouissance.club, par exemple) en parlent et abattent les murs de honte, nettoient les couches de souillure, effacent la marque du tabou et du péché, et tentent d’éliminer toutes les autres stratégies patriarcales mises en œuvre pour refouler le clitoris.

L’intime est politique. C’est donc en éduquant les personnes pourvues d’un clitoris2 – et cela passe par l’exposition et l’explication de son anatomie et du plaisir que la masturbation procure, dans la sphère publique – que nous pouvons enfin nous accepter pleinement et nous approprier le droit au plaisir.

Mais en 2000, on n’en était pas là…

Après une vingtaine d’années donc, je me suis repassé l’album dont j’avais oublié l’essence. (Ou plus certainement, je ne l’avais jamais saisie. Eh oui, à 20 ans, quand j’ai vu le spectacle, je n’avais absolument aucune conscience de ce qu’étaient les luttes pour les droits des femmes… Pour tout vous dire, mon rêve était de devenir Samantha Stephens, mais avec trois enfants !

Elizabeth Montgomery joue Samantha Stephens, épouse parfaite et dévouée (mais tout de même sorcière) dans Ma sorcière bien aimée

Je reviens de loin, je sais… Depuis, j’ai chaussé de nouvelles lunettes et je vois et vis beaucoup mieux.) En réécoutant le CD, je me suis rendu compte que les sujets abordés sont tout à fait actuels : entièrement focalisé sur l’expérience féminine, le regard féminin3 se diffuse à travers les mots des autrices-compositrices.

  • « Le coussin rouge » évoque la transmission des luttes féministes entre générations, tout en montrant subtilement l’évolution de ces combats. Cette chanson me touche, car c’est à mon tour de partager l’objet de ces luttes avec mes enfants.
  • « Babette » est une chanson d’amour qui raconte la complexité de la découverte de sa bisexualité (ou peut-être de son homosexualité) quand on s’est crue hétérosexuelle dans une société hétéronormée. Vous pouvez voir le quartet le chanter a capella ici :
  • Sur un air guilleret dissonant, « La chasse » est une critique cynique de la chasse, mais elle contient bien plus : elle dénonce les rôles traditionnels assignés aux femmes (qui est ici uniquement perçue comme un objet sexuel dont le plaisir ne compte pas et son souvenir ne rappelle qu’un plat de civet), parle d’un « accident de chasse » (un féminicide) et pointe du doigt l’impunité des hommes.
  • « Pleine lune » nous plonge dans le désir sexuel et la masturbation féminine… interrompue par un appel de la mère de la protagoniste, qui s’invite à manger… (À écouter pour comprendre.)
  • Contrairement à ce que la première écoute peut faire penser, « Harcelante rencontre » n’est pas, pour moi, le portrait d’une femme « hystérique ». C’est plutôt une inversion de rôles, dans laquelle la femme agit comme un homme violent le ferait. À mon sens, c’est donc un miroir du harcèlement vécu par les femmes.
  • Dans « Rap mama », le Quartet fait allusion à l’essentialisation des femmes comme matrices destinées à la reproduction, aux injonctions faites aux mères, à l’aveuglement sociétal à l’égard de la douleur que peuvent éprouver les femmes lors de l’accouchement et au post-partum. Les phrases qui accompagnent l’accouchement y sont par ailleurs superbement mises en rythme et en musique.
  • « Poème » n’est autre qu’une relation sexuelle qui, sauf erreur de ma part, n’a pas de genre.
  • « Depuis l’aube », dont je pose délicatement le refrain là, est ma chanson fétiche :

Mon clitoris, mon plus fidèle compagnon.
Mon clitoris, petit bourgeon dans son buisson,
Mon clitoris, posé telle une pierre précieuse
Dans l’écrin d’une huître soyeuse.

Quartet buccal
  • « Malika » raconte l’histoire d’une jeune algérienne envoyée en France pour se marier. Le viol de la nuit de noces est suggéré ainsi que son enfermement. Mais elle finit par sortir et découvre la sororité avec les femmes de son quartier.
  • « Jean-Paul » est une adresse directe à Jean-Paul II, dans laquelle un cynisme grinçant est à nouveau habilement manié.
  • Dans la veine des chansons humanitaires des années 1980 (mais si, rappelez-vous, « Éthiopie », par exemple), « Le poil » s’engage contre… ben les poils… Pour les personnes qui n’ont pas eu la chance de voir le spectacle, je précise que les chanteuses assumaient totalement leur propre pilosité.
  • « Bon d’accord ! »… Là, je dois reconnaître qu’il faut avoir assisté au spectacle pour comprendre… Mais c’est hilarant quand on l’a vu !

Les seuls bémols que j’ai à apporter après cette redécouverte, sont un vers qui me chagrine dans « Depuis l’aube » (« Celui-là qui devint ton maître, vit toujours à mes côtés »), mais je passe parce que le reste est trop beau ; une musique orientalisante dans « Pleine lune » qui associe sensualité et désir sexuel à l’exotique ; et la chanson « La piscine », qui tombe dans le cliché de la rivalité entre amies pour un bellâtre. À ces exceptions près, tout l’album me semble tellement en avance sur son temps.

Voilà, je voulais donc rendre femmage à Claire Chiabaï, Corinne Guimbaud, Véronique Ravier et Marisa Simon (dans l’ordre alphabétique). Merci pour ce que vous m’avez apporté. Même si je ne l’ai pas compris à l’époque, je suis convaincue que toutes ces chansons ont constitué un terreau fertile pour permettre l’éveil de ma conscience féministe.


Photo de Anastasia Belousova provenant de Pexels

1. Je vous avoue que je ne les ai pas encore lus, mais voici, sans ordre particulier, quelques livres sur le clitoris, qui me semblent intéressants :

  • Delphine Gardey, Histoire politique du clitoris, éditions Textuel, 2021.
  • Maïa Mazaurette et Damien Mascret, La Revanche du clitoris, la Musardine, nouvelle éd. 2016.
  • Clarence Edgard-Rosa, Connais-toi toi-même : Guide d’auto-exploration du sexe féminin, La Musardine, 2019.
  • Caroline Michel, Alexandra Hubin, Entre mes lèvres, mon clitoris, Eyrolles, 2018.
  • Caroline Balma-Chaminadour, Le Livre très sérieux du clitoris, Éditions Jouvence, 2019.
  • Julie Azan, Le Clitoris, c’est la vie, Éditions First, 2018.
  • Julia Pietri, Petit Guide de la masturbation féminine, Better call Julia, 2019.
  • Jessica Düber, Le Clitoris : Livre de coloriage, 2020.

2. Toutes les femmes n’ont pas un clitoris entier : certaines ont subi une clitoridectomie (ablation partielle ou totale du gland), d’autres ont été excisées (ablation partielle ou totale du gland et des petites lèvres et, parfois, des grandes lèvres), d’autres encore n’en ont pas du tout.

3. Selon Iris Brey, le « regard féminin », ou female gaze, est « un regard qui adopte le point de vue d’un personnage féminin pour épouser son expérience ».

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